L'humour en politique (quelques mots de Clemenceau).

publié le 23 juin 2011 à 06:40 par Utilisateur inconnu   [ mis à jour : 23 juin 2011 à 10:40 ]
Pour oublier le moral en berne et le pessimisme franco-français, parlons un peu d'humour.

Prétexte pris dans l'actualité, la phrase de Chirac inaugurant une exposition dans un musée de Corrèze avec François Hollande, et se disant bien fort "prêt à voter Hollande, sauf si Juppé se présente." Les micros diffusent le propos, on s'en émeut, à gauche comme à droite, et le lendemain, l'ex-Président précise (communiqué à l'AFP, 12 juin 2011) :

"Il s'agissait d'humour corrézien entre républicains qui se connaissent de longue date."

Dans l'histoire de France, on trouve les professionnels de l'humour, journalistes, satiristes, méchantes langues et beaux esprits, Voltaire en tête. Mais les hommes d'État les plus sérieux ont parfois le mot pour rire, de Gaulle étant le plus illustre exemple. Et dans un autre style, Clemenceau.

Évoquant en 1887 la prochaine élection du Président (par les deux chambres, réunies en Assemblée nationale) :

"Votons pour Carnot, c'est le plus bête, mais il porte un nom républicain !"

Georges Clemenceau, Histoire de la France et des Français, André Castelot, Alain Decaux (1972).

Marie François Sadi Carnot est petit-fils de Lazare Carnot (le "Grand Carnot", célèbre révolutionnaire), fils de Lazare Hippolyte Carnot (député, ministre, sénateur), neveu de Sadi Carnot (physicien qui laisse son nom à un théorème), lui-même polytechnicien, ingénieur des ponts et chaussées, préfet, puis député républicain et plusieurs fois ministre. "Bête" n'est pas le qualificatif le plus approprié, mais le Tigre a la dent dure, et l'humour féroce. Voir citation 769.

À qui lui reprochera de ne s'entourer que de personnages falots dans son gouvernement, il répondit :

"Ce sont les oies qui ont sauvé le Capitole."

 Le mot le plus cruel vise droit au cœur le général Boulanger, suicidé sur la tombe de sa maîtresse, le 30 septembre 1891 :

"Il est mort comme il a vécu : en sous-lieutenant."

Georges Clemenceau, Histoire de la France, André Maurois (1947).

Épitaphe cinglante : la fin du "Brave général" qui fit trembler la République est un fait divers pitoyable. Mme de Bonnemain (payée par la police pour espionner son amant) meurt du mal du siècle, la phtisie, le 16 juillet. Sur sa tombe, le général Boulanger fait graver ces mots : "Marguerite… À bientôt". Il revient se tirer une balle dans la tête, pour être enterré dans la même tombe où l'on gravera : "Ai-je bien pu vivre 2 mois ½ sans toi ?" Voir citation 773.

Autre défunt mort d'amour, mais chez lui, à l'Élysée, le président de la République Félix Faure, bel homme de 58 ans. Compagne de ses derniers instants, une demi-mondaine, Marguerite Steinheil, bientôt surnommée la Pompe funèbre. Clemenceau lui-même fait dans l'humour noir :

"Il voulait être César, il ne fut que Pompée."

On lui prête aussi ce mot plus politique :

"Félix Faure est retourné au néant, il a dû se sentir chez lui."

Et dans le même esprit :

"Cela ne fait pas un homme de moins en France."

L'Aurore, 17 février (Rappelons que c'est le journal de Clemenceau). Voir citation 783.

 

"Il y a deux organes inutiles : la prostate et le président de la République."

Clemenceau, par ailleurs candidat à présidence, ironise sur le magistrat suprême, surtout là pour inaugurer les chrysanthèmes.

Il a tenté de barrer la route à Poincaré, faisant campagne pour Pams, ministre de l'Agriculture, avec un argument qui a déjà servi : "Je vote pour le plus bête !" Mais Poincaré est élu. 

Son premier septennat sera bouleversé par la plus grande tragédie du siècle.

"La guerre ! C'est une chose trop grave pour la confier à des militaires."

Georges Clemenceau, Soixante Années d'histoire française : Clemenceau, Georges Suarez (1932).

Le 16 novembre 1917, à 76 ans, le président Poincaré l'appelle en dernier recours, à la tête du gouvernement. Jusque-là, "le Tigre" s'est tenu à l'écart, accablant de sarcasmes les chefs civils et militaires. Le "tombeur de ministères" va devenir le "Père la Victoire", exerçant une véritable dictature, avec suprématie du pouvoir civil sur le militaire. Jusqu'à la défaite allemande. Voir citation 805.

"Il est plus facile de faire la guerre que la paix."

Georges Clemenceau, Discours de Verdun, 14 juillet 1919.

Le Père la Victoire, toujours chef du gouvernement d'une France épuisée, est devenu le Perd la Victoire : piètre négociateur au traité de Versailles signé le 28 juin, il a laissé l'Anglais Lloyd George et l'Américain Wilson l'emporter sur presque tous les points. Il ne sera jamais président de la République, l'Assemblée préférant voter en 1920 pour Deschanel, qui démissionnera bientôt, tué par le ridicule, et victime de l'humour bien français. Voir citation 814.

 

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